Conte 

LA MONTAGNE AUX TROIS QUESTIONS

D’après un conte populaire vietnamien
Beatrice tanaka Chen Jiang Hong , les contes de sagesse
C Asie viet (jeunesse alcazar)

(JPG)


Il était une fois un jeune étudiant très malheureux. Rien qu’en regardant sa figure, on devinait pourquoi : il était laid. Avait il le nez rouge ? Les cheveux verts ? Les oreilles trop grandes ? Les yeux de travers ? Personne ne le sait plus aujourd’hui. Mais aucune jeune fille n’en voulait pour époux, aucun garçon n’en voulait pour ami.

Et lorsqu’il se présenta aux concours d’Etat, l’huissier lui interdit d’en franchir la porte :
« Pas question de devenir fonctionnaire avec une tête pareille ! Les gens en perdront tout respect pour les mandarins ! Même le roi, que le Ciel le protège, en serait ridiculisé ! »
« C’est trop injuste ! pense l’étudiant en s’en allant, tête basse. Je ne l’ai quand même pas choisie, ma figure ! »
Et puis il se rappelle une berceuse que lui chantait sa mère, lorsqu’il était tout petit.
Au pays de l’ouest
Au pays des orages
Il y a une montagne
Qui touche les nuages.
La terre y rencontre
Le Ciel étoilé,
Trois génies, trois réponses...
Mais comment y aller ?

« Je dois trouver cette montagne. Je l’escaladerai et demanderai aux génies pourquoi j’ai été affligé d’une figure aussi disgracieuse ! » se dit l’étudiant. Et il par vers l’ouest.
Il marche longtemps.
Au début, il dort dans les champs. Il craint les moqueries qui l’accueilleraient dans les auberges. Mais au fur et à mesure qu’il avance, les villages sont plus petits, les distances entre eux plus grandes. La route devient un sentier étroit qui commence à grimper. Parfois, lorsqu’il fait clair, on voit une montagne entourée de brumes flotter au-dessus de l’horizon. Et les orages sont de plus en plus fréquents, de plus en plus violents.
« Je suis sur le bon chemin », se dit l’étudiant.

Un soir, un orage terrible se déchaîne. Le tonnerre gronde, les éclairs déchirent le ciel. L’étudiant est trempé jusqu’à l’os. En voyant une ferme isolée, il prend courage et frappe à la porte.
Un vieil homme aux yeux tristes lui ouvre. Il ne semble pas remarquer la laideur de son hôte. Il l’accueille, le nourrit, l’invite à se réchauffer auprès du foyer, comme si l’étudiant était un visiteur de marque. Ce n’est que le lendemain qu’il demande :
-Excusez la curiosité d’un vieil homme... mais que faites-vous, un étudiant, dans ce pays perdu, si loin des écoles ?
-Je cherche la Montagne où le Ciel rencontre la Terre. On dit qu’on y trouve réponse à toute question... et je voudrais savoir pourquoi je suis si laid...
Le vieillard soupire.
- Chaque homme porte un malheur, dit-il. Moi, par exemple, j’ai une fille unique que j’aime par-dessus tout, mais la pauvre est muette. Voilà pourquoi j’habite si loin de tout village : pour que ma fille ne sache pas qu’elle est différente des autres... S’il vous plaît, lorsque vous aurez atteint la Montagne, pourriez-vous y demander pourquoi ma fille est muette ?
- Je vous apporterai la réponse à mon retour ! promet l’étudiant en continuant son voyage.

Le sentier passe à travers une forêt sombre et épaisse. Des oiseaux étranges sifflent. Des serpents silencieux glissent le long des arbres dont le feuillage cache le ciel. Des singes se balancent en ricanant d’une liane à l’autre.
A la tombée de la nuit, l’étudiant se demande s’il ne finira pas dans le ventre d’un tigre, il débouche soudain dans une clairière, devant une petite hutte entourée d’un jardin merveilleux. Encouragé par l’accueil amical de la veille, il frappe à la porte.
- Sois le bienvenu ! c’est bien la première fois que j’ai un visiteur, s’écrie joyeusement l’ermite qui ouvre. Entre, entre donc ! Et que se passe-t-il, pour qu’un étudiant se mette à parcourir cette forêt du bout du monde ?
- Je cherche la Montagne où le Ciel rencontre la Terre, pour demander pourquoi je suis si laid...
- A chaque homme son malheur ! soupière l’ermite. Même moi, qui vis retiré, je ne puis vivre complètement heureux. Ma grande joie, c’est mon jardin, et en son milieu, il y a trois orangers. Je les soigne tous trois avec autant d’amour, mais un arbre seulement porte des fleurs et des fruits, et les deux autres restent secs comme si c’était l’hiver toute l’année. Si tu arrives au sommet de la Montagne, pourrais-tu demander pourquoi deux de mes arbres chéris ne fleurissent jamais ?
- Je vous apporterais la réponse à mon retour ! dit l’étudiant, en quittant l’ermite le lendemain à l’aube.
La Montagne semble toute proche, mais il sait que la route sera longue.
La forêt finit. LE sentier a disparu. L’œil fixé sur la Montagne entourée de nuages, l’étudiant grimpe parmi des rochers noirs et escarpés. Des traînées de brouillard flottent dans l’air silencieux. Il n’y a plus d’oiseaux, seul un aigle s’élève de temps en temps jusqu’à ces hauteurs.

Et puis un torrent bouillonnant arrêt l’avance du jeune homme. Les eaux sont profondes, rapides, tourbillonnantes. Impossible de les traverser à gué ou à la nage. Et il n’y a ni barque, ni pont, ni tronc d’arbre en vue.
Le voyageur s’assoit sur une pierre et regarde le sommet qui se dresse devant lui. Les traînées de brouillard l’entourent comme une ronde de jeunes filles moqueuses. Devoir rebrousser chemin, si près du but...
- Tiens, tiens, il y a trois siècles que je vis ici, et voici le premier homme à parvenir si haut ! dit une voix étrange.
L’étudiant sursaute. Il regarde tout autour de lui mais ne voit personne. Là, dans l’eau, il n’y a qu’une vieille carpe gigantesque aux yeux écarquillés.
- Je me demande ce que tu cherches dans ce désert, dit la voix, tandis que la carpe fait des bulles d’air, une pour chaque mot.

Et bien que ce soit contraire à tout ce qu’il a appris sur les poissons, l’étudiant doit bien admettre que c’est elle qui parle.
- J’essaie d’atteindre le sommet de la Montagne pour poser une question, dit-il.
- Pourrais-tu en poser une aussi de ma part ?
- Volontiers.
- Et tu n’en riras pas ?
- On s’est trop souvent moqué de moi pour que j’ose me moquer de qui que ce soit.
- Alors monte sur mon dos ! dit la carpe. Et, tout en nageant, elle ajoute : toute carpe âgée de plus de cent ans peut devenir un dragon. Il suffit qu’elle saute par-dessus le pont qui se trouve en aval, et qu’on appelle le Pont-aux-Dragons. Tous mes amis l’ont déjà franchi, moi seule n’y arrive pas...
- J’en demanderai la raison, je le promets ! dit l’étudiant en sautant à terre.
- Bonne chance ! Je t’attendrai ici ! fait la carpe, en agitant sa queue en signe d’adieu.

Le jeune homme disparaît dans le brouillard. Il grimpe en cherchant à tâtons son chemin parmi les rochers. Il escalade des parois lisses, monte de plus en plus haut, à travers pierrailles et nuages.
Il atteint le sommet. C’est comme un petit balcon suspendu, comme une barque dans le ciel. Trois vieillards souriants semblent y monter la garde.
- Puisque tu as entrepris ce voyage difficile, ta question doit être très importante, dit le premier, et sa voix ressemble au vent du matin dans les bambous.
- Le Ciel nous a envoyés à ta rencontre, comme récompense pour ton courage et ta persévérance, dit le deuxième, et sa voix est comme le bruissement des cocotiers à midi.
- Nous te dirons ce que nous savons, dit le troisième, et sa voix est comme la brise du soir sur la mer.

L’étudiant les salue d’une révérence.
« Si la carpe ne m’avait pas aidé à traverser le torrent, je ne serais jamais parvenu jusqu’ici », pense-t-il, et il demande :
- Pourquoi mon amie la carpe, qui désire tant devenir dragon, n’arrive-t-elle pas à sauter par-dessus le Pont-aux-Dragons ?
- Parce qu’elle avala une émeraude lorsqu’elle était jeune. C’est ce joyau qui l’attache à la Terre, dit le premier génie.

L’étudiant s’incline pour le remercier et va poser sa question, lorsqu’il se rappelle l’ermite jardinier. « s’il ne m’avait hébergé, je serais peut-être mort », pense-t-il, et il demande :
- Pourquoi deux des orangers de mon ami l’ermite ne portent-ils ni fleurs ni fruits, alors qu’il les soigne autant que l’orange qui en porte ?
- A cause de ce qui dort sous leurs racines, dit le deuxième génie. Ton ami se retira du monde, pensant que, loin des villes, les hommes sont plus près du bonheur, que c’est en terre vierge que poussent les plus belles fleurs. Mais il ne sait pas qu’il y a très longtemps un brigand enterra un trésor dans sa clairière. L’or tue la vie, aussi bien dans les villes que dans les jardins. C’est l’or sous leurs racines qui empêche les deux orangers de fleurir.

L’étudiant s’incline à nouveau pour remercier.
- Il ne te reste qu’une question. Réfléchis bien avant de la poser, murmure le troisième génie. L’étudiant s’apprête à poser sa question mais le sourire du génie lui rappelle le vieillard triste qui l’avait accueilli pendant l’orage, le premier homme qui ne s’était pas écarté ni moqué de lui, père d’une fille muette... Ne pas pouvoir rire et chanter, n’est-ce pas pire que d’être laid ?
- Pourquoi... Pourquoi la fille du vieillard est-elle muette ? demande-t-il. Et sa voix tremble juste un tout petit peu.
- Parce que l’homme juste et lettré, l’époux dont elle rêve en silence, n’a pas encore surgi dans sa vie, dit le troisième génie.
Et tout trois disparaissent dans les nuages. L’étudiant frissonne. Il remarque soudain combien il fait froid sur ce pic balayé par les vents. Lentement, tristement, il commence sa descente. Lorsqu’il arrive au bord du torrent, la carpe l’attend.
- Il paraît que tu as avalé une émeraude jadis, et que c’est elle qui t’empêche de sauter assez haut ! lui crie-t-il.
- Mais oui, je l’avais complètement oublié ! rit la carpe.

Et lorsqu’ils ont atteint l’autre rive, elle crache le joyau aux pieds du jeune homme.
- Garde-la en souvenir de moi ; elle te portera bonheur ! dit-elle..
Et , bondissant et frétillant de joie, elle entreprend son voyage de dragon.
Le cœur serré, l’étudiant la suit du regard jusqu’à ce que sa dernière bulle ait disparu derrière les pierres moussues du torrent. Puis il ramasse son cadeau et continue sa route.
Il fait déjà nuit lorsqu’il atteint la hutte de l’ermite ; mais en entendant la réponse des génies, le vieil homme ne tient plus en place. Sans attendre l’aube, il se hâte vers les orangers, bêchant à la lumière de la lampe que lui tient l’étudiant.
Et, pour sûr, voici le trésor parmi les racines !
- Pour moi, les fruits de mes orangers sont les plus merveilleux trésors ! dit-il. Que veux-tu qu’un vieil ermite fasse de ces bracelets et boucles d’oreilles ? S’il te plaît, offre-les de ma part à celle qui sera ton épouse.

« Avec ma figure, je n’en aurai jamais » pense l’étudiant.
Mais il ne veut pas gâcher la joie du jardinier par ces pensées lugubres, et le vieil homme insiste tellement qu’il ne peut refuser.

C’est ainsi que le lendemain matin il quitte la hutte avec toutes les bénédictions de l’ermite, un paquet de bijoux dans une main, et dans l’autre quelques rameaux des orangers fleuris pendant la nuit.
Il traverse la forêt, descend vers le pied de la Montagne et, à la tombée du jour, arrive à la ferme isolée de son premier hôte. Dans la lumière du soleil couchant, elle semble abandonnée. Des herbes poussent sur le seuil et dans les fissures des murs. Dans la cour, une jeune fille vêtue d’une robe de soie fanée distribue du grain aux poulets.
« C’est probablement la fille muette, elle a l’air si triste » pense l’étudiant.
Il imagine la joie du père en apprenant que sa fille recouvrera la parole et épousera un grand lettré, et soudain il ne se sent plus si malheureux de ne pas avoir reçu de réponse à sa propre question.
Il presse le pas et frappe au portillon.
La jeune fille lève les yeux, les ouvre tout grands d’étonnement, elle laisse tomber son panier et s’approche du portillon.
Et l’étudiant a l’impression qu’elle ne marche pas, mais glisse dans l’air comme un papillon, que son sourire aussi est différent de tous les sourires qu’il a jamais vus, ni moqueur ni provoquant, mais chaud et doux comme une lampe au crépuscule.
"Nous vous attendions", dit-elle lentement.
Sa voix est comme une clochette d’argent toute neuve, et elle rougit comme une pivoine. Et puis demanderez-vous ?

Le père dansa de joie en entendant sa fille parler, et la donna en mariage à l’étudiant enfin heureux. Et puis le regard plein d’amour de sa jeune femme persuada notre héros qu’il n’était si laid, après tout ; ce qui lui valut un air si joyeux et un sourire si radieux que bientôt tout le monde le jugea une personne fort agréable, bien que ni son nez, ni ses cheveux, ni quoi que ce soit d’autre ait changé. Il n’était pas question d’écarter un homme si calme et si gai d’un concours ou d’une charge importante. _ Et plus tard, personne ne put jalouser ou flatter quelqu’un doté d’une tête si gentiment comique et si comiquement gentille...
Même pas lorsqu’il devint Premier Ministre !

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