Phnom Penh 

Rencontre avec Mun Chorn

Transcription de la rencontre avec Mun Chorn :


La belle-mère de Monsieur Ponn (75 ans) parle un excellent francais et travaille à l’institut bouddhiste, à la commission des us et coutumes. Ils habitent dans une assez belle maison de Phnom Penh (lui était quelqu’un d’important, intellectuel et responsable avant Pol Pot), il a failli mourir plusieurs fois et a perdu sa femme et ses 5 enfants pendant ce régime. Il s’est remarié sur les conseils de sa soeur avec une femme plus jeune, avec qui il vit avec ses filles et sa belle-mère, Mun Chorn. Mais depuis 2 ans celle-ci est malade (elle est très fatiguée, très maigre, se déplace difficilement, vit au frais sur la terrasse de la maison).
C’était au début de mon séjour, la caméra ne fonctionnait pas, je n’ai donc pas de traces vidéo.

Monsieur Ponn : « Je crois que le mode de vie des personnages au Cambodge est plus amélioré qu’en France, les enfants s’occupent des vieillards. Les enfants pensent que leurs parents sont leurs propres dieux. Pas un devoir, pas une obligation.
Ici, même les familles pauvres prennent en charge leurs parents, tout le monde s’abstient de manger s’il n’y a pas assez de riz.

Mun Chorn : - J’ai 81 ans.

Catherine : - Qu’elle était la période de vie la plus agreable ?

Monsieur Ponn : - Elle ne comprend pas la question, car la maladie la surprend toujours. S’il y à la naissance, il y a obligatoirement la mort.

Catherine : - À quoi pensez-vous ?

Mun Chorn : [traduite] - Elle fait tout pour vivre un peu plus longtemps.

Catherine : - Pourquoi ?

Mun Chorn : [traduite] - Elle attend ses heures

Catherine : - A-t-elle peur de la mort ?

Mun Chorn : [traduite] - Non.

Catherine : - Que souhaite-t-elle le plus ?

Mun Chorn : [traduite] - Manger suffisamment.

Catherine : - Pourquoi voulez-vous rester en vie si vous n’avez pas peur de la mort ?

Mun Chorn : [traduite] - ça dépend de la destinée, ça ira ; la mort peut venir à tout moment.

Catherine : - Qu’est-ce qui est le plus important ?

Mun Chorn : [traduite] - Que ses enfants lui construisent un stupa pour laisser ses reliques après sa mort.

Catherine : - Qu’espère-t-elle après la mort ?

Mun Chorn : [traduite] - Elle ne sait pas dans quelle existence elle va être, elle espère faire beaucoup de bien pour monter dans une vie un peu aisée, qui soit moins du malheur.

Catherine : - Aurait-elle préféré une vieillesse autrement ?

Mun Chorn : [traduite] : - Elle ne veut pas vivre loin de ses enfants, elle reçoit la chaleur familiale

Catherine : - Quels sont les meilleurs souvenirs de sa vie ?

Mun Chorn : [traduite] - Elle a été veuve à 39 ans. Elle s’est efforcée de travailler pour procurer et offrir le meilleur à ses enfants. Elle est contente d’y être parvenue ; jusque-là, ses enfants vont bien, c’est un bonheur.

Catherine : - Aujourd’hui, qu’est-ce qui lui fait plaisir ?

Mun Chorn : [traduite] - Les bienfaits qu’elle fait aux bonzes (elle donne tous les jours aux bonzes qui font l’aumône devant la maison) et aux misérables de son village et elle va à la pagode les jours saints. Elle y reste toute la journée, sinon elle fait des prières avec les voisins. Elle aime aussi aller dans son village, et tous les jours elle parle de ses amis du village, elle préfèrerait y vivre, mais personne ne peut l’accueillir.

Catherine : - Quelles sont les différences entre la vie des personnes âgées avant le régime de Pol Pot et aujourd’hui ?

Mun Chorn : [traduite] - À son village natal, enfant, elle voyait les vieilles personnes vivre très péniblement car elles travaillaient.

Catherine : - Voit-elle ses enfants assez souvent ?

Mun Chorn : [traduite] - Elle va leur rendre visite de temps en temps, mais elle aimerait le faire plus souvent.

Catherine : - Peut-elle dire qu’elle est heureuse ?

Mun Chorn : [traduite] - Actuellement elle mène une vie assez heureuse parce qu’elle a tout ce dont elle a besoin : du riz et des aliments de qualité. C’est la période la plus heureuse de sa vie (dit le beau-fils), au contraire de sa vie à la campagne où elle travaillait toujours. Ici, elle a le temps du repos, contrairement à ses amis de la campagne qui aident toujours la famille, gardent les boeufs et ne restent pas assis comme ca.

Catherine : - Mais elle pense à sa maison abandonnée au village, ses rizières confiées à ses nièces. Depuis quand pensez-vous être vieille ?

Mun Chorn : [traduite] - Depuis ses 60 ans, elle commence à se faire vieille.

Catherine : - Qu’est-ce que cela a produit chez elle ?

Mun Chorn : [traduite] - Ses forces commencent à diminuer, elle va devenir vieille, triste oui très triste. Triste mais parfois contente car a réussi à marier ses enfants avec des bijoux et elle a fait ses devoirs. Elle n a pas de conseil à donner aux vieillards francais. Monsieur Ponn précise que 80 pour cent des vieillards sont illettrés et « n’ont pas d’intelligence ».

Catherine : - Est-ce qu’elle s’ennuie ?

Mun Chorn : [traduite] - Oui, beaucoup, car dans son village natal elle était très laborieuse, ell voudrait voir ses petits enfants. Ici la famille lui interdit d’aider à la cuisine.

Je vous ai livré cet entretien qui reflète une partie de la vieillesse cambodgienne (du moins, dans sa manière de s’exprimer), mais en fait la plupart des personnes âgées, au contraire de ce milieu un peu aisé, s’activent, font des choses, et ce qu’elles veulent.
On les voit, devant tous les petits commerces familiaux, armées de coutelas, préparant des fruits, faisant des paniers, s’occupant des petits enfants.
La plupart d’entre elles deviennent ce qu’on appelle nonne (tête rasée, souvent un haut blanc), elles ont fait 5 ou 8 voeux de bouddha et prient beaucoup, vivent dans la pagode ou dans les familles.
Les hommes âgés, eux, deviennent achars, sortes d’intermédiaires entre les bonzes et les populations, aident à organiser les cérémonies et constituent dans les villages des sortes de conseils d’anciens....

J’ai filmé à Phnom Penh, une vieille femme qui dirige la cuisine pour 100 moines, une autre vieille femme qui est nonne mais qui a décidé de vivre seule dans son champ de concombres, dans une micro cabane : elle ne veut ni vivre dans sa famille (qui le voudrait pourtant et vient lui donner à manger tous les jours) ni à la pagode, car elle a peur de dire « des mauvaises choses » et elle veut « gagner des mérites » ... elle a dû avoir la vie très dure (selon une discussion avec une ethnologue) pour vouloir si fort, une autre vie...
Son mari est en effet mort il y a 10 ans, et pendant 3 ans elle a tout, tout vendu pour essayer de le soigner.
Il n’y a ni retraite ni aide sociale, parfois des dons de riz ...
Je ne peux ainsi tout vous raconter.