Le projet 

« La vieillesse est un monde inconnu qui ne concerne que les autres » SIMONE DE BEAUVOIR

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INTRODUCTION

À l’heure où vieillir est une somme de chiffres, de statistiques sociales et économiques, où les personnes âgées sont classées parmi les inactifs et reléguées aux bancs de la société, comment construire sereinement sa vieillesse ?
Y a-t-il des civilisations où les vieux ont leur place ? Un vrai rôle à jouer ? Pour réagir et apprendre à apprivoiser notre propre vieillesse, Catherine Martin-Payen nous propose de « remettre la vieillesse dans la vie ». Elle rencontre et filme, au plus près, de vieilles personnes d’autres cultures, d’autres continents.
« Vieillesses partagées - Périple au plus près du Monde » est une quête, un tour du monde de la vieillesse en images. Un lent périple que Catherine a démarré en 2006, allant seule, à pied, en bus, en bateau, à la rencontre de personnes âgées. Capter des moments de vie, des confidences en réalisant des films documentaires pour tendre des miroirs.


MAIS ENCORE ?

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Catherine s’intéresse à cette période de la vie de chacun où, après une longue vie professionnelle, on accède à la retraite et de multiples années de temps libre. Tout le monde n’a pas forcément envie de ce repos et nombreux sont ceux qui ne savent pas comment ils vont employer ce temps. Or, pour elle, l’idée est plutôt qu’on ne devrait pas avoir à « occuper » son temps ! Le sens de l’existence ne devrait-il pas être une évidence ?
La société propose des vies compartimentées : enfance, étude, vie adulte, travail, famille, retraite, solitude et ne permet pas de construire des projets de vie totaux.
Il est alors assez difficile pour ces gens-là de se faire une place dans la société, d’autant que cette démarche implique des questions existentielles : pourquoi suis-je là ? qu’ai-je à y faire ? de quoi ai-je envie ? comment vais-je m’occuper ? qui vais-je fréquenter, etc.


ELLE DIT :

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« Je suis scandalisée qu’en France la majorité des personnes âgées soient mises de côté à ne servir à rien. En dehors du rôle qu’elles peuvent jouer au sein de la famille, il faut se poser la question de savoir quelle peut être leur place de la société. La question de la transmission d’ailleurs est au cœur du sujet. On ne peut pas balayer d’un revers de la main tout le vécu sensible et la richesse d’expériences d’un individu alors que chaque vie est unique. »
Qu’en est-il dans d’autres civilisations ?
Ayant vécu quelques années et voyagé dans les pays de la zone sud, j’ai pu constater, comme bien d’autres, la richesse de sociétés très variées. L’essence même des êtres y semble bien différente du projet de réussite individuelle de nos sociétés occidentales. La spiritualité, les liens intergénérationnels, le sens de la communauté, de la famille, une certaine liberté, une nécessité de survivre, la soif du lendemain façonnent chacun. Bien sûr, tout cela est en profonde transformation avec la modernisation et la mondialisation.
De telles généralités ne peuvent rendre compte de la vieillesse vécue car, différente pour chacun, elle constitue une véritable aventure, vécue ou subie, intime, profonde et complexe.


LETTRE À SON FILS :

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« Tu sais, Baptiste, je risque de vieillir. Je sais, cela ne te plait pas beaucoup, tu aimes me voir jeune, habillée comme toi, inventant toujours, parcourant le monde, et me baptiser la plus roots de tes copains.
Moi, je ne sais pas trop ce que j’en pense. Pour le moment, vieillir c’est bien, c’est plus tranquille, plus juste, plus fort aussi. L’amour, dont nous parlons souvent, je le vis plus simplement, plus profondément, tendrement. C’est difficile de t’expliquer ça, mais j’ai envie que tu le saches, que tu es, comme moi, toujours envie de demain.

Pourtant je t’avoue que depuis quelques années, je suis horrifiée par la vieillesse en France, ces vieux seuls dans la rue, si fragiles, si apeurés ; ces vieux s’ennuyant mortellement dans les maisons de retraite que l’on tente d’occuper comme des enfants, de faire survivre plus longtemps... Je me sens profondément triste au souvenir de Mamie, ton arrière-grand-mère, qui répéta pendant 20 ans : « le bon dieu m’a oublié, je n’ai rien à faire ici, rien ne m’intéresse ». Je ne veux pas être comme elle. Ni comme tous ces « troisième âge » qui me donnent l’impression d’occuper leur temps, de ballotter entre les moments de plaisir partagés avec leurs amis, leur envie de faire du bien aux uns et aux autres, la tristesse de leur solitude et la frustration de la présence de leurs descendants.

Je voudrais juste que tu ne t’inquiètes pas. Regarde comme cela peut être beau, ce regard doux de ta grand-mère, la lumière qui fait vibrer le visage de cette vieille femme, ces deux vieilles mains qui jouent cette sonate enlevée de Schuman. Ces corps qui marchent tout doucement, appuyés sur une canne ou un bras, tout emmitouflés. Regarde quand ils dansent comme ils sont jeunes, comme ils peuvent être intimidés. Peut être celui-ci est-il amoureux de sa cavalière ?

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Mais je risque de vieillir pour de bon, de ne plus pouvoir bouger. J’espère cependant que ma vie aventureuse ne m’aura pas gardée jusque-là. Je peux juste te dire que je ne veux pas aller en maison de retraite ou à l’hôpital. Mais ne t’inquiète pas, je ne veux pas être une charge pour toi et pour Tanguy, ni un poids pour la société. Je refuse totalement d’entrer dans ce système où l’on fait durer les vieux. Regarde cette vieille femme à moitié morte qui tente d’empêcher qu’on la nourrisse, et celle-ci qu’on attache à son lit pour qu’elle ne fugue pas... Je sais que c’est pour leur bien, mais je n’en veux pas. Regarde tous ceux-là qui attendent juste leur repas du soir et celle qui dit « on ferait mieux de nous donner un bon coup sur la tête pour en finir, mais ça ne se fait pas ». Je crois que tu ne pourras m’imaginer ainsi...

Il faudra alors que je meurs, que mon corps s’en aille. Mais ne sois pas triste, souviens toi de ce que nous avons vécu ensemble, tu m’as un peu en toi.

Et puis, regarde. Avant cela, je vais chercher pour toi, pour moi, et pour qui voudra, comment inventer nos vieillesses. Je me sens propulsée par cette question, cette quête, il faut que je marche, que je voyage dans d’autres continents pour la dérouler, la confronter avec la nature, avec la ville, avec les jeunes, avec les vieux et avec moi-même...